L’insalubrité des rues de Paris au Moyen-Âge

 

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CHRONIQUES MÉDIÉVALES

L’INSALUBRITÉ DES RUES DE PARIS

AU MOYEN-ÂGE

La rue au Moyen-Âge

La rue au Moyen-Âge

 

 

 

PROLOGUE

Faisons un grand saut dans le passé pour essayer de comprendre comment la ville de Paris vivait avec ses déchets. La cité ne peut se comparer avec la métropole actuelle ; nous l’avons bien compris. Pourtant, l’insalubrité est devenue au fil du temps le souci majeur de ses habitants et la gestion des ordures une priorité, en raison de son ampleur sans cesse croissante. Ce geste civique, qui relève des premières prises de conscience de l’époque médiévale, n’est apparu que très tard dans les esprits. 

Au cours des siècles, les Parisiens ont longtemps déversé leurs immondices dans les rues, dans les fossés, dans les rivières et dans la Seine. Une étude, rapportée sur l’analyse des déchets fossilisés sur une période de 2000 ans, a révélé les coutumes et les façons de se nourrir des Parisiens.  

Paris 15ème siècle île de la Cité

Paris 15ème siècle île de la Cité

PARIS A L’AUBE DU 1er MILLÉNAIRE

Paris sent mauvais : toutes les activités se situent au bord de la Seine. Le fleuve se transforme en un véritable dépotoir où l’on jette toutes sortes de déchets, excréments et carcasses d’animaux. Les rues sont boueuses et jonchées de détritus ; on y trouve des résidus de tanneries, de teintureries, de boucheries … Tous ces immondices finissent leur course dans la Seine. Les gens de la ville boivent une eau souillée nauséabonde et infecte ! Il faut se rappeler qu’à cette époque, se baigner dans une eau propre était considéré comme néfaste pour le corps !

Plan de Paris vers 1550 abbaye St-Martin des Champs

Plan de Paris vers 1550 abbaye St-Martin des Champs

12ème SIÈCLE

Le premier à s’insurger contre toutes ces nuisances est Philippe Auguste. En 1185, il prend des mesures concrètes. Il décide de faire paver les rues, creuser des canaux et des fosses au milieu des rues et ruelles encombrées. Les ordures ainsi amassées pourront être collectées par des charretiers. Il fera également ériger plusieurs fontaines sur la rive droite de la Seine, alimentées en eau par des sources provenant de Belleville (6 fonctionneront dès 1400, puis 17 en 1500). Mais les Parisiens, n’ayant cure de toutes ces transformations, ne changent en rien leurs habitudes et perdurent dans leurs modes de vie malsains.

13ème et 14ème

Dès le 13ème siècle, il est demandé aux habitants de déblayer une fois par semaine les accès de leur logis, et de ne pas laisser à l’abandon leurs ordures sur le sol. Bien qu’à cette époque-là, les cochons errant librement dans les rues en ingurgitent une grande partie. Des puits sont construits (appelés Puits Punais), mais ils servent d’égouts pour les citadins qui y déversent tous leurs déchets. Et bien entendu, les nappes phréatiques sont polluées ; les rats et autres bestiaux porteurs de maladies y pullulent à foison.

En 1343, Charles V, lassé par les émanations pestilentielles, entreprend de faire bâtir des fossés d’évacuations couverts, pour éviter la propagation de relents fétides. Il faut dire qu’en ces temps médiévaux, l’on s’imaginait partout que les odeurs étaient sources de contagion.

Rue marchande au Moyen Âge

Rue marchande au Moyen Âge

Mais l’humain n’est pas discipliné et les résultats ne sont pas à la hauteur des efforts consentis. La Seine continue à charrier une multitude d’ordures en tous genres. C’est ce type de contamination qui va déclencher des épidémies comme la grande Peste Noire de 1343, qui sera la cause de millions de morts en Europe, dont 80 000 à Paris.  

Plan de Paris en 1223

Plan de Paris en 1223

Nonobstant, l’hygiène corporelle augmente au Moyen-Âge ; en témoignent les 26 bains publics qui ont vu le jour. Dès le 16ème siècle, ils seront fermés pour cause d’immoralité et de dépravation.

Blason de Paris

Blason de Paris

En 1372 il devient obligatoire de crier « Gare à l’eau » trois fois avant de jeter ses ordures par la fenêtre.

 

JUIN 1295, UN FLOT D’IMMONDICES ENVAHIT LES RUES DE PARIS

Capitale des rois de France, vers la fin du 13ème siècle Paris est une ville économique et politique, florissante et prestigieuse. Philippe le Bel, qui l’a voulue ainsi, a toutes les raisons d’en être fier. L’artère ombilicale de cet essor, le cœur de la cité, c’est la Seine. C’est par elle que transite la presque totalité du commerce et des transports. Cependant, les égouts étant inexistants, c’est par le fleuve que sont charriés des flots d’immondices et d’ordures. Au mois de juin, des intempéries catastrophiques accentuent le problème. Les pluies tombent en abondance et font déborder la Seine. Les berges sont envahies par la crue, et une multitude de déchets se répand dans la cité. Ces épreuves se rajoutant aux misères des Parisiens, il devient impossible de canaliser et d’évacuer les écoulements nauséabonds qui ont recouvert les rues.

Le printemps de l’année 1295 est spécialement humide et pluvieux. Les orages se succèdent sans discontinuer avec une régularité alarmante. Si bien qu’un jour, pendant six heures d’affilée, un déluge d’eau d’une violence inouïe s’abat sur la ville. Les habitants, terrorisés, se cloitrent dans leurs maisons, n’osant plus mettre le nez dehors. Lorsqu’enfin les averses cessent, la cité s’est transformée en un bourbier hideux et hallucinant. Les eaux de la Seine sont montées si spontanément qu’une crue pestilentielle a enveloppé les rues et les ruelles de la capitale. Le marché aux bestiaux des halles a été noyé sous les flots, et le fumier charrié dans le fleuve où il s’est mélangé aux immondices de toutes sortes. Des tonnes de détritus de toutes origines se sont agglutinées sur les berges, sous les regards dépités des riverains, marchands et mariniers. Une solution semble faire l’unanimité, celle de tout brûler. Mais l’importante navigation sur le fleuve engendrerait un trop grand risque pour les chalands : les nacelles et les bateaux plats sont tous construits en bois. Bon gré mal gré, ces embarcations doivent continuer l’approvisionnement de la capitale.

Enceinte Philippe Auguste Paris 1223

Enceinte Philippe Auguste Paris 1223

Paris est assommé ! Inanimé et sans voix ! Les Parisiens sont obligés de prendre leur mal en patience. 

DÉJECTIONS, SANIES ET CARCASSES

Sporadiquement, Paris est le théâtre de calamités dues à ce genre de pollutions et aux pestilences qui en résultent. Les écoulements fétides qui se forment déposent une multitude de détritus en décomposition.

Au fur et à mesure qu’ils approchent du cœur de la capitale, les voyageurs qui arrivent par bateau sur la Seine découvrent la façon dont les eaux du fleuve se troublent…

C’est au centre ville, entre la tour Barbeau et la tour de Nesle, que l’on jette la plus grande quantité de déchets, puisqu’il n’existe pas d’égouts. Les habitants y déversent leurs excréments et leurs immondices. Les médecins et les barbiers, comme les chirurgiens de l’Hôtel-Dieu, n’ont aucun scrupule à y balancer les sanies et le sang des saignées. Les bouchers, qui abattent annuellement des milliers d’animaux (porcs, bœufs, moutons), s’y débarrassent impunément des carcasses et autres résidus.

Ce manque d’hygiène provoque dans la population nombre de coliques et maux de ventre. Mais, aux yeux des Parisiens, ce qui importe c’est le dynamisme qui règne sur les rives du fleuve, seul facteur de l’activité économique. Il faut dire qu’en ces temps moyenâgeux, les routes navigables sont à la fois plus praticables et plus sûres que les voies terrestres. Des chalands lourdement affrétés transportent depuis les provinces les matières premières, comme  les étoffes, le cuir, les poteries, le vin et une multitude de denrées alimentaires.   

LA GRANDE « TOILETTE » DE PARIS

Un grand nettoyage s’impose ! il est même devenu vital !

Le manque d’hygiène est déconcertant ; rien n’est prévu pour y remédier et empêcher l’alarmante pollution. Comme partout dans les autres grandes villes du royaume, des mesures concernant la salubrité des cités ne sont prises qu’en deux occasions précises : lors des grands événements relatifs à la monarchie (mariages), et lors des réceptions royales ou rencontres diplomatiques. Les Parisiens sont contraints alors de faire un brin de propreté dans les rues de la capitale. Bien entendu, les riches bourgeois payent les services de cureurs, chargés de nettoyer les saletés répandues dans les allées de terre battue et les artères pavées. Ces voies sont encore peu nombreuses ; on cite par exemple, les rues Saint-Honoré, Saint-Jacques, Saint-Antoine et Saint-Martin. Tous les Parisiens doivent aussi se mobiliser quand apparaît le spectre de la « peste », terme utilisé à l’époque pour désigner la plupart des tragiques épidémies de peste, choléra, ou thyphus. Il est du devoir de chacun de déposer ses déchets devant sa maison dans des récipients, fermés aussi hermétiquement que possible, et attendre que les charretiers viennent les ramasser pour les évacuer.

Les ordres sont très stricts : « La planche qui ferme le tombereau devra être aussi haute que celle de devant afin que les immondices ne puissent tomber sur la voie publique. »  

De nombreuses décennies seront nécessaires avant qu’apparaisse un réseau d’égouts acceptable et qui fonctionnera correctement. En attendant, les éboueurs médiévaux amassent les détritus à l’écart de Paris. Les ordures ainsi accumulées formeront des collines qui seront baptisées Butte-aux-Cailles, butte Saint-Roch ou butte Bonne-Nouvelle ; elles vont, avec le temps, s’intégrer dans le paysage urbain.

 INSÉCURITÉ EN SUS; UN AIR DE « DÉJÀ VU » !

Il est une autre grande calamité qui pèse sur les Parisiens à cette époque : c’est l’insécurité. A l’arrivée de la nuit, dès l’heure du couvre-feu, alors que pour éviter les risques d’incendies l’on éteint les torches, les lampes à huile, les bougies et autres chandelles, il est recommandé à chacun de regagner son logis, et de s’y cloitrer solidement à double tour. Les ruelles, plongées alors dans l’obscurité, se transforment en coupe-jarrets, où des bandes isolées d’assassins règnent en maîtres. On cite souvent la plus célèbre d’entre-elles, la Cour des Miracles. Cette voie flanque l’actuelle rue du Nil, ce qui lui donne l’aspect d’une forteresse inextricable. De véritables meutes hiérarchisées de canailles et de crapules sans vergogne n’hésitent pas à s’adonner aux pires exactions, meurtres, détroussages et commerces prohibés. La police est désarmée face à de tels comportements, et n’ose même pas s’infiltrer dans ces quartiers malfamés. Des gardes de nuit d’exception (formées par des habitants désignés à tour de rôle pour lutter contre ce fléau) subissent le même échec. Seul le guet royal, disposant de plus de moyens, ose s’aventurer et patrouiller sans relâche, mais ses archers en armes ne parviennent qu’en de rares occasions à attraper quelques uns de ces criminels et coupe-jarrets.

Cour des miracles

Cour des miracles

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